Auteur Linh Bao (1926-2024)
ROBES NOUVELLES (I) 1961
La première robe et aussi la plus précieuse dans notre famille, c’était la robe « donnée en cadeau royal ». A cette époque, mon père était gratte-papier (2), et ma mère faisait le commerce en artiste. Elle exerçait le métier de courtier en antiquités ; en plus elle emportait avec elle son appareil pour prendre les photos des princesses, marquises, favorites et odalisques du harem interdit.
Le métier de courtier en antiquités est un métier de tout repos. Ma mère n’avait qu’à se bien parer, faire sur sa tête une raie bien droite, mettre sur ses cheveux une couche d’huile de coco miroitante, et bien parfumée. Son pantalon était repassé parfaitement et arrangé en "plis verticaux" (3), cinq plis, sept plis par là, pour lui donner un cachet de noblesse. Habillé avec un tel soin, elle n’avait qu’à venir chez les "Grandes Dames" ou les nobles marquises pour "faire des commérages" pendant quelques séances. Alors, elle était au courant de ce que telle "Grande Dame" voulait vendre et de ce que telle autre "Grande Dame" voulait acheter. Ensuite, elle n’avait plus qu’à trôner sur son pousse-pousse, aller voir les unes et les autres, et au bout de quelques courses, acheteuses et vendeuses étaient satisfaites.
Le métier de photographe, quelques dizaines d’années auparavant, était "tout beau, tout nouveau", surtout avec les Grandes dames, favorites, odalisques qui ne pouvaient librement aller au dehors comme les femmes ordinaires. Et ma mère était accueillie par elles avec une joie indescriptible. Oui, pour une favorite qui, plusieurs années de suite n’avait pas pu voir la "face de Dragon" de son royal mari, quel bonheur d’avoir une photo où elle se voyait assise majestueusement dans un fauteuil fumeront sculpté, avec "empereur" debout à côté d’elle, et passant son bras à travers le dossier pour lui serrer tendrement la taille : Ma mère était passée maître dans l’art de "monter" les photos on faisait payer très cher ses services. Mais l’argent n’avait aucun sens pour une favorite qui toute sa vie, depuis son entrée dans le palais royal jusqu‘à sa mort, était restée une vierge : La photo lui apportait une sorte de consolation, et satisfaisait dans une certaine mesure sa soif de faux honneurs dont était nourries en plus tendre enfance.
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(1) Dans l’ancien Vietnam, petits garçons et fillettes portaient des robes semblables.
(2) Secrétaire, commis, agent de bureau.
(3) Sortes de baguettes.













































