20260211

Nguyên Dư. Extrait.

LA PAGODE ABANDONNEE DE ĐÔNG THẢO


Note : Nous donnons ci-après un conte tiré au "Recueil des contes extraordinaires" de NGUYỄN-DƯ, écrivain vietnamien qui vécut à la fin du XVe siècle et dans la première moitié du XVe.
Mêlant le fantastique et le réel avec un art consommé, ses contes constituent souvent une satire à la fois piquante et discrète contre les mœurs. Ecrivain en chinois, il peut être considéré comme le précurseur, sinon le modèle, de Bồ-Tùng-Linh, le grand conteur chinois du 17e siècle, célébré par ses "contes extraordinaires de la bibliothèque solitaire" (Liêu Trai Chí Dị).
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Sous la dynastie des Trần, avec l’expansion du bouddhisme, les pagodes s’élevaient de toutes parts, telles les Pagodes de Đông Cô, d’An Sinh, d’An Tử, de Phổ Minh, de Hoàng Giang, etc… Ceux qui se coupaient les cheveux pour se faire bonze (ou bonzesse) constituaient à peu près la moitié de la population. Surtout à Đông Trào, la foi bouddhique était vraiment ardente ; les grands villages comptaient jusqu‘à plus de dix Pagodes, et les petits cinq ou six ; toutes étaient entourées de haies d’arbres formant rempart du côté extérieur, c’était un foisonnement de pourpre et d’or. Les malades n’espéraient leur guérison que par l’influence de Bouddha, et aux jours de fête, une animation extraordinaire régnait sur les esplanades aux prières. Il semblait bien, en effet, que Bouddha et ses Saints exauçaient largement les prières, et accordaient aux fidèles tout ce qu‘ils leur demandaient.

Aussi les gens du peuple avaient-ils une foi ardente, et nulle part, on ne notait le moindre manque de respect.

Cependant, sous le règne de Giản-Định, de la dynastie des Trần, la guerre dura plusieurs années. De nombreuses pagodes furent incendiées ; sur dix, il en restait peut-être une, et même celles qui étaient épargnées tombaient en ruines avec la pluie et le vent, se penchaient d’un côté ou de l’autre, tristes et abandonnées au milieu des buissons et des herbes folles. Après que les Chinois furent chassés du pays, les gens revinrent pour reconstruire leurs maisons et reprendre leurs occupations ordinaires. Le mandarin Văn Tự Lập, préfet de Đông Trào, devant les ruines amoncelées dans sa circonscription, exhorta les jeunes gens des villages, à préparer d’urgence les maisons détruites, avec des treillis de bambous et des bottes d’herbes à paillote, pour les besoins immédiats de la population. Il était arrivé à son poste depuis un an, et il constatait que le peuple était victime de vols très nombreux, depuis la volaille dans les basses-cours jusqu‘aux poissons dans les étangs et les fruits dans les vergers. Tout ce qui était comestible était volé : "Je suis le chef de cette circonscription et je n’ai ni l’intelligence pour démasquer les voleurs, ni l’énergie pour les combattre. A cause de ma faiblesse, tout va mal, et c’est bien de ma faute". Troubler l’ordre. Et il proscrivait seulement aux villages de bien faire la veille, de doubler la garde. Mais après une semaine de précautions renforcées, les vols continuaient comme auparavant. Puis, les malfaiteurs ne montraient aucune crainte, entraient même dans les cuisines pour goûter l’alcool contenu dans les jarres, pénétraient jusque dans les chambres pour taquiner les femmes et les enfants. Et quand tout le monde accourait pour les corner ( ?), ils disparaissaient, sans laisser de trace".

Tự Lập se prit à rire et dit :

"Jusqu‘ici je pensais que le mal venait de vulgaires voleurs. Maintenant je m’aperçois que se sont les diables et les esprits qui sont les auteurs de ces méfaits".

Aussitôt, il fit venir des magiciens éprouvés, pour annihiler les esprits malfaisants avec leurs puissantes amulettes… Mais plus on employait les amulettes, plus les esprits exerçaient leur nuisible activité. Tự Lập prit peur, rassembla les habitants et leur dit :

"Jusqu‘ici, nous avons voué un culte fidèle à Bouddha, et à cause de la guerre, l’encens et le feu s’éteignent sur les autels, personne ne vient faire des offrandes. Aussi les esprits malins exercent-ils leurs méfaits sur nous sans que Bouddha vienne à notre secours. Pourquoi ne viendrons nous pas à la pagode, implorer l’aide du miséricordieux ? Peut-être, est-ce là le seul moyen de nous débarrasser de ces malins esprits" ?

Tout le monde se rendit donc à la Pagode pour allumer les baguettes d’encens et faire la prière suivante :

"Nous, les pauvres créatures, avons toujours adoré Bouddha et respecté sa loi. Et nous mettions notre esprit dans sa protection. Maintenant les diables arrivent, nous infligent milles tourments et détruisent notre bétail ; comment Bouddha peut-il rester indifférent devant nos malheurs ? N’est ce pas qu ‘il a été trop miséricordieux envers les diables ? Nous vous supplions, à jointes mains, d’avoir pitié de nous, de montrer votre puissante en les châtiant, de façon que les esprits malfaisants ne puissent se mêler aux hommes. La paix ainsi reviendra pour le peuple, et les pauvres créatures que nous sommes, nous vous en serons bien reconnaissants. Le pays vient de sortir des troubles de la guerre, nos moyens d’existence ne sont pas encore bien assurés, nous n’avons pas même un morceau de bois, ni une tuile. Mais dès que notre situation matérielle s’améliorera, nous réparerons la pagode pour montrer notre vive reconnaissance".

Cependant quand la nuit arrive, les vols auront ( ?) lieu de plus belle. Tự Lập ne savait comment faire. Il apprit que Mr Vương Du Huyện de Kim Thành, était très versé dans l’art des devins, et lui demanda un oracle. Mr Vương consulta ces dieux et déclara :

"Montant un beau cheval.
"Portant le veste de chasse.
"Un carquois en cuir avec des flèches, à la pointe de fer.
"C’est bien le dieu qui vous sauvera".

Mr Vương poursuivit :

Si voulez-vous débarrasser de ces diables, demain matin, prenez la gauche en sortant de la porte de votre bureau, dirigez-vous vers le Sud, vous trouvez quelqu‘un dont la description sommaire vient de vous êtes donnée.

C’est bien l’homme qu‘il vous faut, tâcher de l’inviter à vous donner un coup de main. Même s’il refuse, insistez et ne le laissez pas partir.

Le jour suivant, Tự Lập et les vieux notables de l’endroit, suivant les conseils du devin, guettaient les passants, fort nombreux sur la route ; mais personne ne correspondait au signalement donné. Le jour déclinait, chacun s’apprêtait à revenir chez soi désappointé, quand apparut, venant de la montagne, un homme à cheval, vêtu de grosse toile et portant un arc sur l’épaule. Tous se précipitèrent ce qu‘ils attendaient de lui. L’homme sourit et dit :

Monsieur ! Pourquoi accordez-vous tant de crédit aux paroles des devins ? Depuis mon enfance, je vis du métier de chasseur, n’ayant presque jamais quitté ma selle et toujours l’arc à la main. J’ai appris hier que dans la montagne d’An-Phú, les gros chevreuils abondent, ainsi que les beaux lièvres. Aussi, je me suis décidé à y venir exercer mon ?????????????????? qui n‘ont pas de forme… Ni de corps ?

Tự Lập, dans son fort intérieur, se disait que cet homme devait être un magicien puissant qui ne voulait pas se faire remarquer par le pouvoir de ses amulettes de crainte de s’attirer des ennuis, et qui, aimant la paix des montagnes et des forêts, ensevelissait son nom dans les plaisirs de l’équitation et de la chasse. Aussi, il renouvela sa demande avec insistance. L’homme voyant qu‘il n’y avait point de place pour le refus, accepta, mais avec une visible contrainte. Tự Lập l’invita à venir à la Préfecture, le mit dans sa maison des hôtes de marque, lui réserva la plus belle moustiquaire et la meilleure natte et ordonna qu‘on eût les plus grands égards pour le visiteur considéré comme un Dieu.

L’homme se dit :
"Ils m’ont prodigué les plus grandes marques de respect, parce qu‘ils s’imaginent que je peux détruire les esprits. En réalité ; je n’ai aucun pouvoir sur ce point, et les égards qu‘ils ont pour moi, me remplissent de confusion et d’inquiétude à la fois. Il me faut vite quitter ces lieux, car la honte m’attend.

Aussi, vers le milieu de la nuit, alors que tout le monde était plongé dans un profond sommeil, l’homme sortit sur la pointe des pieds et s’éloigna sans bruit du chef-lieu de la Préfecture. Quand il arrive à l’Ouest du pont de bois, une obscure clarté tombait du ciel, et la lune tardive n’apparaissait pas encore. Soudain, il vit quelques hommes de stature géante venir en joyeuse compagnie du côté des rizières. Il se cache dans un coin, et les observa. Il les vit plonger leur bras dans un étang, prendre les poissons, grands et petits, à pleines mains et les porter à leur bouche pour les croquer. Les géants se regardaient et se disaient :

"Les petits poissons sont excellents, il faut les déguster lentement pour en apprécier toute la saveur. C’est bien plus délicieux que ces fleurs qu‘on nous présente comme offrande, n’est-ce pas ? C’est bien dommage que maintenant seulement, nous pouvons goûter à des mets aussi savoureux".

L’un d’eux rit aux éclats et dit : "Nous avons une grosse tête, et vraiment point de cervelle ; on nous a borné jusqu‘ici. A-t-on jamais idée de satisfaire avec quelques misérables mesures de riz notre estomac qui en demande une tonne, et pourtant, cela a suffi pour faire de nous pendant si longtemps les gardiens de leurs pagodes. Si nous n’avons pas de régal comme celui de ce jour, c’est vraiment une triste vie que d’être condamné à un jeûne permanent.

Un autre répondit :
"J’aime bien la viande, c’est mon caractère. Je ne suis pas habitué au jeûne comme vous. Mais actuellement, le peuple est dans la gêne, ils n’ont rien pour nous offrir. Notre ventre crie famine et nous avons envie de viande, car depuis très longtemps, nous n’y avons pas goûté comme le Grand Maître CONFUCIUS, quand encerclé dans le royaume de TỀ, il endura pendant trois mois un jeûne forcé. Mais cette nuit, il fait froid, l’eau est glacée, il nous sera difficile de rester longtemps. Ici, mieux vaut entrer dans ce champ de cannes à sucre, et imiter l’exemple de ce Cô-Hồ-Dâu de jadis (1).
(1) Cô-Hồ-Dâu Capitaine de jadis était grand amateur de cannes à sucre.
Il disait "pour bien apprécier leur saveur, il faut les mâcher en commençant par extrémité de la tige et en allant vers les racines". En effet, la teneur en sucre augmente à mesure qu‘on approche des racines.
Aussi, ils se dirigèrent tous vers le champ de cannes à sucre. Les arrachant de terre et enlevant l’écorce avec leurs dents, ils les mâchaient et aspiraient joyeusement le jus. L’homme qui était caché banda soudain son arc et tira plusieurs flèches sur les géants et en blessa deux. Les malfaiteurs étouffèrent des cris de douleur, prirent la fuite, et disparurent. On les entendit s’adresser des reproches entre eux.

"Je vous l’avais dit, l’heure n’était pas propice, il ne fallait pas partir. Vous ne m’avez pas écouté. Maintenant voyez ce qu‘il vous en coûte".

L’homme appela alors les villageois à grands cris ; ceux-ci, tirés de leur sommeil, allumèrent des torches, et se mirent à la recherche des malfaiteurs, chacun dans une direction. Ils suivirent les traces de sang laissées sur le terrain et se dirigèrent ainsi vers l’Ouest. Après avoir parcouru environ un demi -lieue, ils arrivèrent à une pagode abandonnée. Ils y entrèrent et virent les deux statues des génies, gardiens de la pagode, encore mal ajustées sur leur socle et portant chacune une flèche profondément plantée dans le dos.

Les villageois tirèrent la langue de stupéfaction devant ce spectacle inouï. Et tous renversèrent alors les statues. A ce moment, on entendit distinctement une voix :

"Nous croyons satisfaire ainsi notre faim. Hélas ! Qui pouvait prévoir que nous finirons ainsi ! Mais l’instigateur du coup, c’est ce coquin de Dieu des eaux. Pourtant il se tire d’affaire… Nous n'avons fait que le suivre et voici ce qui nous arrive. C’est vraiment injuste".

Les villageois se dirigèrent alors vers le temple dédié aux Dieu des eaux. Ils virent la statue du Dieu perdre contenance, son visage devenir bleu comme l’indigo, et ils constataient que des écailles de poisson brillaient encore à ses lèvres mal essuyées ; ils brisèrent également la statue du dieu des Eaux.

Le préfet Tự Lập vida ses coffres entre les mains de l’archer pour le remercier.

Ce fut un beau trésor que l’homme emporta sur le chemin du retour. Depuis, on n’entendit plus parler des esprits malfaisants, et le peuple put enfin ... de la paix.

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