Un conte de THACH LAM
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Une vent coulis tira Sinh de son sommeil. Il sentit toute la rigueur de l’hiver traverser sa mince couverture et il était fatigué d’avoir passé la nuit, recroquevillé sur ce dur lit de camps en bois.
Il releva la couverture, s’assit sur le lit. Et, comme les autres matins, une tristesse mêlée de découragement l’envahit, venue on ne sait d’où. Il se sentit accablé. Les objets qui l’entouraient apparaissaient vaguement dans l’obscurité et lui rappelaient sa misère d’extrême. Une petite table boiteuse à l’angle d’un mur, un lit de bambou où quelques lattes étaient cassées, une théière sans couvercle et quelques tasses ébréchées où le thé avait laissé des cercles jaunâtres… Au fond, une malle de cuir, vertige des splendeurs anciennes.
C’était tout l’ameublement de la chambre. Et depuis longtemps autour de lui, il n’existait que ces pauvres meubles et depuis longtemps aussi, il était venu habiter dans cette chambre humide et sombre. Les jours de faim et de froid ne pouvaient plus se compter. Le vent qui sifflait en se coulant par les interstices de la porte la nuit, était familier à son oreille…Et familière aussi à son corps cette fatigue épuisante, causée par la faim.
Il soupira. Il se rappela le jour où il fut licencié de son emploi, la voix froide et résolue de son patron, l’air découragé et même désespéré des collègues qui avaient le même sort que lui… Et depuis alors, commença en gêne, puis la misère… Jusqu’à ce jour.
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Un bruit de sabot dans la véranda… Sinh leva les yeux vers la porte. Sa femme revenait. Elle écarta le rideau rouge pendu à la porte pour entrer. Sinh saisit rapidement du regard la silhouette de sa femme se détachant sur le cadre lumineux, un corps frêle, maigre dans une robe noire de gaze mince. Ce spectacle lui fit mal au cœur.
Elle s’approcha le lit, regarda Sinh en silence. Celui-ci lui prit la main, la fit s’asseoir à côté de lui et tendrement demanda :
"Où est tu allée ce matin de si bonheur"?
"Je suis allée chez Madame Ba emprunter quelque argent"
"As-tu obtenu quelque chose"?
elle regarda son mari, secoua la tête et soupira :
"Qui est ce qui nous prête à présent ? Madame Ba ne se rappelle plus que nous l’avons aidée auparavant".
"C’est ainsi la vie, répondit tristement Sinh, découragé. Mais alors qu‘allons-nous faire ?
Il pensa à la jarre de riz vide, alors qu‘il ne restait pas dans sa poche un sou vaillant. Depuis deux jours, sa femme et lui ont mangé leur dernier bol de riz et depuis deux jours, la faim le torturait.
"Que faire"?
Sa femme rappela cette question, et baissa la tête pour pleurer. Une immense pitié envahit Sinh, comme un flot puissant. Il prit la main de sa femme et la serra sur son cœur, avec passion. Il aurait voulu mourir tout de suite, pour fuir cette misère effroyable, accablante qui pesait si lourdement sur eux.
Le soir arriva avec ses froides rafales. Sinh prit une chaise s’assit dans la véranda, s’appuya sur le balcon et regarda en bas, dans la cour du rez de chaussée. La maison était étroite et longue, divisée en plusieurs compartiments, chacun occupé par une famille de petits commerçants, en tassés les uns vers les autres, et Sinh occupait un de ces compartiment.
C’était l’heure de la préparation du repas. A voir les gens d’en bas affairés, Sinh pensa à sa cuisine dont les cendres étaient froides ; l’inquiétude le prit au sujet de sa femme qui était partie depuis le matin et qui n’était pas encore de retour; même si elle retournait, est ce qu‘elle pouvait apporter quelque chose, ou bien rien que du désespoir comme tant d’autres fois ?…
Et Sinh eut une immense pitié de sa femme, habituée au luxe et à l’aisance, et maintenant obligée de souffrir à cause de lui. Il s’étaient rencontrés dans un festin donné au quartier des chanteuses. Il avait alors du travail, et gagnait beaucoup d’argent. Ils s’étaient connus, aimés, et il avait passé outre à l’opposition de sa famille. Les deux époux avaient connu ensemble des jours heureux, son cœur conservait de tendres souvenirs, qui l’émouvaient encore chaque fois qu‘il y pensait. Puis la pauvreté était venue, avec son cortège de privations et de souffrances, de jours et de faims et de froid.
Mais la misère n’avait pas atteint leur amour, qui toujours chaleureux, toujours fidèle comme autrefois, s’imprégnait de souffrance, et de pitié. La frêle et maigre silhouette qui se rappelait le désespoir de sa femme de n’avoir pu rien emprunter, les deux yeux tristes et pourtant aimants qui le regardaient, éveillant tant de tendres souvenirs et tant de souffrance ce qui lui faisaient froid jusqu‘aux os. Il sentit la faim, une faim atroce, telle qu‘il n’en avait jamais connu de semblable.
Une faim qui déchirait les entrailles, qui enlevait toute force, à ses yeux pris de vertiges, tout tournait et devenait indistinct.
Quand il avait encore de quoi subvenir à ses besoins, il n‘avait jamais fait attention à la faim, et n’y avait jamais pensé. Maintenant, il comprenait ce qu‘elle était. Il tremblait quand il pensait à la puissance de la faim, il comprenait que les besoins physiques du corps pouvaient avoir raison de la résistance de l’âme.
Le fumet des plats qui cuisaient en bas augment sa souffrance. Il se pencha sur le balcon pour voir les gens préparer leurs repas du soir. Les mets étaient tout à fait ordinaires, mais Sinh s’étonnait de ce que jusqu‘ici, il n’avait jamais autant d’envie d’eux que maintenant. Les morceaux de pâte d’haricots, devenaient jaune d’or et se gonflaient en crépitant dans le bain de saindoux sur la flamme, quelques poissons en train de frire, commençaient à se recroqueviller sur la casserole, et cette vue le faisait frissonner du désir d’en manger.
Vraiment, jamais il n’avait autant d’envie de ces bonnes choses que maintenant. Auparavant, quand il entendait raconter qu‘on se battait pour le manger, i souriait de mépris. Il trouvait que manger ne comptait pas, et que seule la pureté et l’élévation de l’âme avaient du prix. Mais à cette minute, torturé par la faim, il comprenant toute l’importance du manger.
Et lui, bourgeois aisé, qui ressentaient du mépris chaque fois qu‘il devait se mêler à cette foule, pauvre et malpropre, qui se demandait pourquoi ces gens vivaient et tenaient à la vie, maintenant il désirait pouvoir mettre quelque chose sous la dent, comme eux, pour traverser ces jours de froid…
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Une main légère se posa sur son épaule, Sinh se retourna, sa femme radieuse, lui montra quelques paquets enveloppes de papier transparent, propre et bien arrangés ; et d’un seul coup d’œil, il les reconnut comme des choses à manger, et en vente seulement dans les grands magasins. Une odeur de viande et de pâté parvint à ses narines, et ses mains tremblèrent en défaisant la ficelle qui les liait.
Plein de joie, il demanda :
"Oh ! D’où cela vient ? Chérie, où as-tu trouvé l’argent ?
Mai, baissa la tête et répondit :
"Mange d’abord ! Mange pour calmer ta faim, et te raconterai tout cela. Quelle chance ! Et puis vraiment, elle a bon cœur cette dame !"
"Quelle dame ! Raconte moi."
Mai regarda tendrement son mari :
"Mais mange d’abord. Je te raconterai en mangeant."
Vivement, elle mit les paquets sur la table, enleva le papier d’emballage et Sinh put à loisir contempler quelques morceaux de jambon rose, avec la graisse translucide comme du verre, des cercles de pâté de viande de porc, d’un grain fin, et quelques pains roux.
La voix joyeuse de Mai s’éleva :
"Voilà ! Je suis sortie de chez nous à tout hasard, ne sachant sur qui compter. Tu connais les amis, en nous voyant pauvres, ils ne nous aident pas, car ils ne croient pas que nous puissions rendre un jour. Aussi, j’ai erré longtemps dans les rues, en proie au désespoir, et j’aurais voulu me jeter dans la rivière pour en finir… Mais ta pensée me retient, soudain je rencontre Madame Hiếu, quelle chance. C’est une vieille connaissance. Elle m’accueille chaleureusement, s’empresse auprès de moi en me posant mille questions, heureuse comme si elle venait de découvrit un trésor.
Comme elle est bonne ! Elle m’a prêté de l’argent et m ‘a promis de m’avancer même un capital pour faire le commerce… Chéri, demain, je ferai le commerce des noix d’arec. On n’aurait jamais cru que cette dame put être aussi bonne.
"Sans elle, dit Sinh tout heureux, nous n’aurions rien à manger aujourd’hui. Mais pourquoi achète tu tant de choses qui coûtent cher"?
Mai baissa la tête, ses joue roses, et quelques cheveux ébouriffés sur son front augmentaient encore sa beauté.
"Ne t’inquiète pas. J’ai encore beaucoup d’argent. Tiens, regarde."
Elle fourra sa main dans sa poche et sortit une liasse de billets de banque qu‘elle jeta devant Sinh, et rapidement, entra joyeuse dans leur compartiment.
"Attends-moi un peu. Je vais chercher un couteau pour couper le pain."
Comme elle s’en allait, Sinh soudain vit à terre tomber un morceau de papier. Machinalement, il le ramassa et lut ces mots
"Mai chérie,
Je te passe la somme que je t’ai promis. Si tu en veux encore, je te donnerai le reste, mais il faut que tu viennes au rendez-vous de ce soir. Je t’attends".
Le papier tomba des mains de Sinh, sans qu‘il s’en aperçut. Une lourde oppression pesa sur son cœur, et l’empêcha de respirer.
En une seconde il semblait que tout son bonheur, tous ses espoirs étaient anéantis. Il crut pouvoir mourir sur le coup. Il sentit une grande douleur, il ne pouvait sa faire aucune illusion sur la dure réalité. Ce n’était pas un rêve. Aucun doute possible. Cette somme, c’était bien l’argent que sa femme venait de toucher ! Sinh se rappela les jours de démarches inutiles, les retours tristes et sans espoir, et les paroles amères qu‘elle disait sur l’indifférence de tous ceux qu‘elle avait connus. Cette dame Hiếu, qui était-elle ? ce n’était qu‘une invention de sa femme pour lui cacher la vérité…
Sinh se sentait une grande fureur, une moue méprisante lui souleva le coin des lèvres, tout son corps trembla en même temps qu‘il articula :
"Mi..sé..ra..ble".
Son cœur était comme transpercé. Il s’appuya sur le dossier de la chaise, regarda la liasse de billets de banque, les paquets d’aliments ouverts, et se baissa pour ramasser vite le papier.
Un moment de silence… Puis, Sinh entendit nettement le rideau se soulever avec un bruit de vent, des bruits légers de sandale qui s’approchaient de lui. Il mordit ses lèvres pour contenir la colère qui bouillonnait dans son cœur, crispa ses poings avec énergie pour empêcher son corps de trembler.
Lui caressant doucement les cheveux, sa femme était tout contre lui. Elle défit le paquet, et avec un couteau, coupait joyeusement le pain.
"Chéri, qu‘il est bon ce pain ! Je l’ai acheté rue Jules Berry. Ce morceau de jambon est certainement le meilleur de l’étage, et je l’ai payé jusqu‘à 50 cents. Laisse-moi découper pour toi. Tu dois avoir grand faim, moi aussi. Régalons nous d’abord, on verra après".
Elle avait fini de couper le morceau de jambon, le mit sur une assiette, et radieuse, continua :
"Mais, chéri, mange, mange d’abord ! Quelle chance pour nous ? Si nous n’avions pas rencontré Mme Hiếu, qu‘est-ce que nous serions devenus ? Nous n’aurions rien à manger comme les autres jours. Chéri, il faut remercier Mme Hiếu, c’est une femme très bonne, très charitable. A peine ai-je fait la demande qu‘elle sortit de sa ceinture 15$ qu‘elle me donna. As-tu compté les billets, chéri ? Je ne te raconte pas d’histoire, tu sais ?
La colère de Sinh atteignit son paroxysme, il ne put plus la contenir. Ce nom de Mme Hiếu le rendit furieux, car il savait que c’était un habile mensonge débité avec autant de naturel que si c’était la vérité. Mais serait descendue si bas. Ces deux yeux, dans ce doux visage, qui aurait pu penser qu‘ils cachaient tant de choses honteuses.
D’un violent mouvement du bras, Sinh renvoya Mai loin de lui, comme une bête immonde. Mai chancela et tomba contre mur, le turban défait et les cheveux épais. Elle regardait son mari avec des yeux terrifiés :
"Oh ! Qu‘est-ce qu t’arrive ? Sinh partit d’un rire sardonique, les dents serrés, un rire horrible comme celui d’un fou.
"Ce qui m’arrive ? Tu as le front de me le demander ? Ne fais plus, ne fais plus l’innocente".
Et il ouvrit sa main où se trouvait le papier tant froissé.
Mai pâlit à la vue de papier, elle serra la tête entre ses mains, le corps agité de tremblements violents. La voix de Sinh se fit railleuse, mordante, et âpre.
"Cette Madame Hiếu ! qu‘elle est bonne ! Oui, bonne, charitable et quoi encore… Et pourquoi tu n’as pas dit qu‘elle t’a fixé un rendez-vous pour cette nuit".
Mai pleurait, la tête dans ses mains. Mais ses pleurs ne calmaient pas Sinh ; Au contraire, ils exaspéraient. C’était comme de l’huile jetée sur feu. Plus il parlait, plus Sinh sentait la colère bouillonner en lui. Prise de peur, Mai s’affolait contre le mur, sanglotant et appelant doucement :
"Chéri… Chéri…"
Mais Sinh ne l’entendait pas, il continuait :
"Pourquoi ces pleurs ? Madame ! …Sortez. Sortez de cette maison. Je ne veux plus vous voir ici une seconde. Emportez tout ceci…"
Il prit la liasse de billets sur la table, la jeta violemment contre Mai. Les billets s’éparpillaient sur le corps de la jeune femme. D’un revers de main, il jeta par terre les paquets d’aliments, les morceaux de pains et de viande tombaient de tous côtés sous la table.
"Je ne veux pas de ces choses immonde".
Et épuisé, il abattit sur une chaise, prenant son front entre les mains, sans faire attention à Mai apeurée qui leva ses bras vers lui, en signe de supplication. Un sanglot le prit, il leva le pan de sa robe pour se cacher le visage et se dirigea vers l’extérieur.
A Présent, il baissait la tête ; sa colère, apaisée peu à peu, faisait place à une tristesse et un abattement infinis. Il sentit comme des cendres dans son cœur, une sensation froide qui lui serrait les entrailles. Il pensa aux jours passés, de faim, et de froid, et il s’en prenait à son sort… Mais pourquoi cette douleur de plus ? Pourquoi Mai, qui avait tant de fois partagé avec courage ses souffrances, pourquoi se vendait-elle aujourd’hui pour quelques piastres. Pourquoi est-elle tombé si bas ?
Accablé de douleur, Sinh sanglotait… Son cœur ne pouvait plus tenir… Il s’abattit, la tête sur la table.
Un vent léger le faisait soudain trembler de tout son corps : il venait de sentir l’odeur du jambon et du lard s’attachait encore à sa main.
Et cette faim persistante bouillonnait, et qui semblait déchirer ses entrailles, et par la douleur physique, lui faisait oublier son chagrin. Il voulait bien résister, oublier, mais c’était impossible, la faim envahissait totalement comme la marée recouvre la plage, i sentait l’odeur appétissante du jambon, l’arôme du pain roux, et son nez se dilatait, il respirait avec force ces odeurs qui semblaient pénétrer jusqu‘à ses entrailles ; et même ses os. Il pencha pour regarder les aliments répandus à terre, et regarda autour de lui à la dérobée comme un voleur, Mai n’était plus là… Il avança doucement la main, hésitant et pris et peur ; Et il se saisit du morceau de jambon rose. Il le dévora rapidement sans même mâcher. Il tenait fermement le morceau dans sa main, et comme un automate, le portait à sa bouche et mangeait gloutonnement.
C’était fini. Tous les aliments étaient engloutis et il ne reste que des miettes sur le papier d’emballage couvert de graisse Sinh sentait une douce chaleur dans son estomac, il s’appuya au dossier de sa chaise, et respira longuement, avec aise. Mais il se rappela la liasse de billets, les sanglots de Mai blottie tout à l’heure contre le mur, le mépris et la douleur dont il était accablé. Une immense lassitude l’envahit tout entier.
Il prit on visage entre ses mains et sanglota éperdument
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